


La brume se dĂ©fait comme un ruban qu'on dĂ©noue, toits d'or et fleuve d'argent, tout se rĂ©pond, tout se dĂ©lie. Gabriel rit, Solis chante, leurs deux voix ne font qu'un seul souffle clair. Sous eux le royaume ouvre les yeux, les fenĂȘtres, les portes, les rires. Ils filent dans le jour tout neuf, lĂ©gers comme la derniĂšre note.
Exemplaire unique. Ă toi pour toujours.
Une histoire Lumora
imprimé pour Gabriel
lumora.kids

Le petit poisson plonge, brave et brillant, dans le bronze chaud de la grande cloche. Les autres le suivent en une seule vague dorĂ©e, aile contre aile, note contre note. Le carillon tremble, rĂ©sonne, s'ouvre â et Gabriel entend naĂźtre le plus bel accord du matin. Sur le dos de Solis, il rit tout haut, les paumes encore tiĂšdes de lumiĂšre.


Alors la petite note ouvre sa bouche ronde et lance un son fin, un fil clair, un cri de verre. Gabriel retient son souffle, Solis penche la tĂȘte, et le petit poisson d'or file devant tous les autres. Un Ă un, en rangs frĂ©tillants, les notes suivent sa voix menue vers le clocher principal. C'est la plus timide qui montre le chemin.


Sous une tuile mouillĂ©e, tout en bas, luit une derniĂšre lueur â la plus petite, la plus timide. Gabriel se penche, le souffle doux, les paumes dĂ©jĂ pleines d'or tiĂšde. Le minuscule poisson tremble, se cache, ressort, tremble encore. Solis ralentit son vol, patient, et attend que le petit cĆur de brume ose enfin briller.


Un poisson d'or frÎle sa joue, puis se pose, léger, léger, dans le creux de sa main. Un autre suit, et puis un autre, tiÚdes comme des braises calmées. Gabriel garde la voix basse, la voix douce, la voix qui ne bouscule rien. Sur le dos de Solis, ses paumes s'emplissent d'une musique tranquille.


Gabriel ouvre la bouche et laisse sortir la mélodie du matin, douce comme la vibration dans la gorge de Solis. Il ne bouge plus les mains, il ne presse plus les flancs dorés, il chante, simplement, sur le rythme calme du grand phénix. Sa voix monte, glisse, retombe, ronde comme les cloches encore chaudes de soleil. Autour d'eux, la brume semble écouter.


Solis se tait, immobile, les ailes closes contre la brume. Puis, tout au fond de sa gorge d'or, un bourdonnement doux se lĂšve, rond comme une cloche lointaine. Deux poisson-notes ralentissent, hĂ©sitent, tournent â surpris d'entendre un chant sans course ni vent. Gabriel retient son souffle : ils ne fuient plus.


L'Ă©charpe retombe, vide, et la brume grise monte dĂ©jĂ vers les poissons perdus. â ArrĂȘte-toi, Solis, dit Gabriel, le souffle court, la voix presque basse. Solis replie ses ailes d'or et se pose, immobile, sur la pointe du plus haut clocher. LĂ -haut, dans le silence neuf, Gabriel regarde les notes trembler au bord du vide, et rĂ©flĂ©chit.


L'Ă©charpe cramoisi claque dans l'air, s'ouvre, se referme sur du vent chaud et rien d'autre. Les poisson-notes filent entre les mailles, lĂ©gers, luisants, riants presque. Gabriel serre le tissu vide contre son cĆur qui bat vite. â Ils glissent partout, Solis, dit-il, ils glissent comme de l'eau.


Gabriel dĂ©noue son Ă©charpe cramoisie, la dĂ©roule dans l'air clair du matin. Il la tend devant lui comme un filet de soie, prĂȘt Ă cueillir la note qui tourne et qui tremble. « Cette fois je t'attrape », dit-il tout bas, les doigts serrĂ©s sur le tissu rouge. Solis penche une aile, silencieux, et glisse doucement vers le nuage dorĂ©.


Les grandes ailes de Solis brassent l'air dorĂ©, souffle immense, souffle chaud, souffle vif. La note tourne, vacille, hĂ©site une seconde entre les doigts tendus de Gabriel. Puis elle fuit, plus rapide, plus loin, plus haut que tout Ă l'heure. Gabriel serre les rĂȘnes, le cĆur pressĂ© comme le vent.


Gabriel presse ses genoux contre le flanc chaud de Solis, vite, vite, plus vite. â Rattrape la premiĂšre, la plus brillante ! crie-t-il dans le vent qui lui brĂ»le les joues. Ses mains s'ouvrent devant lui, prĂȘtes, tendues vers l'or qui file droit devant. La note danse sur la brume, presque Ă portĂ©e, presque Ă Â lui.


Le grand carillon sonne, une fois, puis dix, clair comme du verre frappĂ©. Dix notes dorĂ©es se dĂ©tachent du clocher, tremblent, et deviennent poissons â Ă©cailles de son, nageoires de lumiĂšre. Ils filent en un seul frisson vers la brume basse du fleuve, et Gabriel se penche, les yeux grands ouverts. « Regarde, Solis », souffle-t-il, « ils nagent dans l'air. »


Le premier rayon touche les clochers, doré, tiÚde, tranquille, et Gabriel grimpe sur le dos de Solis, plume à plume, souffle contre souffle. Les toits dorment encore sous un chùle de brume légÚre. « Tiens-toi bien », dit Solis dans un frémissement de braise. Gabriel serre ses ailes chaudes et sourit vers le ciel qui s'ouvre.

pour Gabriel
Gabriel chevauche un phénix d'or pour rattraper les notes de musique échappées avant qu'elles ne coulent dans la brume du fleuve.
Une histoire Lumora
imprimé pour Gabriel



